10/02/2013
Ma mère
Ma mère est née à Madagascar et lorsqu'elle était enfant, elle avait droit à une native, une sorte de " nounou " qui l'habillait, surveillait ses jeux et lui enseignait ce qu'elle savait elle-même, le malgache et les occupations des îles. Son frère était mort du paludisme et elle pense avoir aussi attrapé cette maladie car il lui arrive encore d'avoir la fièvre sans véritable raison. Personnellement, je ne le pense pas. Le paludisme est assez ravageur, 'est une fièvre d'une rare violence qui tourmente de plus en plus avec le temps et ma mère n'est jamais malade à en transpirer ou à s'aliter.
Lorsque nous vivions au Maroc, mon mari et moi, nous n'avions pas besoin de télévision. Les programmes même en Français n'attiraient des jeunes ayant passé une enfance sans télévision. Mais nous en possédions une dans notre appartement du Cap d'Agde. Un jour mon mari eut l'idée de ne pas la laisser inactive et voulut la prêter à mes parents. C'est donc nous qui les avons attirés vers ce conformisme. Plusieurs mois avec les programmes proposés ont suffi à les transformer en spectateurs absorbés, passifs et rivés à l'écran ! Ont-ils alors regardé tout ce qui passait pour rattraper le temps perdu ? Cela semble probable.
Ma mère se dit issue " d'une famille modeste ". C'est vrai depuis que son père est mort et il est mort jeune ( 27 ans à peu près ). Mais il faut savoir qu'ils ont vécu sur les îles et qu'il avait un emploi de fonctionnaire, haut placé, dans l'administration des colonies. Il n'était pas comme elle prétend " administrateur ". Il faudrait que je consulte nos archives !!!
Voilà... c'est fait. Il est entré dans l'administration le 12 Octobre 1921, il était chargé du contentieux des impôts directs. Le 4 Juin 1925 il a été affecté à Mohéli ( Comores ) en qualité de chef de district. C'est pour cette raison qu'étant né à Madagascar, de parents nés à la Réunion, mais dont les ancêtres venaient de France, il est mort aux Comores. Les parents du père de ma mère s'étaient installés à Madagascar où ils tenaient une boutique de quincaillerie.
Tout de même, ma grand mère a dû avoir une correcte pension, de plus, bien qu'elle avait aux colonies abandonné son travail, vu la situation de son mari et la naissance de ses enfants, elle avait dès son retour en France, repris son travail; elle travaillait au ministère de l'armée, et vivait chez son père maçon, avec sa mère et une tante, la sœur de son père, placée la journée comme " dame de compagnie chez une personne riche". Dans ce milieu, ma propre grand mère était fille unique. Elle avait fait des études pour être secrétaire commerciale.
Elle avait été embauchée à Marseille au Fort St Jean, situé tout près du port et qui abritait les soldats.
C'est là qu'elle avait fait la connaissance d'un soldat venu de Madagascar. Ma mère prétend que c'est pour son " service militaire ", sa sœur affirme que c'est pour la guerre. On doit pouvoir trancher en fonction des dates. En effet ils se sont mariés en 1920. Pourtant il n'est pas dans la liste des anciens combattants.
Bref en lisant les archives que nous avons, je viens de vérifier qu'en réalité, il a été appelé, durant la guerre, avec la " classe de 1917 " à laquelle il appartenait, pour aller tout d'abord sur le " front d'Orient, puis sur le front français : Alsace, Aisne ".
Ses grands parents dit ma mère lorsque ma grand mère a fait sa connaissance " étaient tristes car ils sentaient que leur fille unique allait les quitter ". Ma mère l'a-t-elle appris après coup ? Cela lui paraît-il logique ? ... Certainement...Ou bien pense-t-elle déjà à moi, sa propre fille; moi qui devais à mon tour partir loin de la maison, au Maroc, dans le Lot ensuite ? Que doit-on privilégier dans la vie ? Ses parents, sa propre vie, ses enfants ? Comme ma grand mère, j'ai fait un choix et je me suis tournée vers l'avenir.
Le jeune couple de mes grands parents, une fois installé aux colonies a semble-t-il vécu " une vie de rêve ". Bientôt leur première fille, la sœur de ma mère, ma tante, mais aussi ma marraine est née à Marseille lors d'un séjour chez les grands parents. C'était lors d'un congé accordé au père par son administration. Ma mère est née 20 mois après à Madagascar et, selon elle, ma grand mère a été déçue que ce soit une fille. Effet de son imagination ? Le lui aurait-on dit plus tard ? Cela me surprend de la part de ma grand mère qui m'a toujours semblé discrète... Ou tout simplement ma mère amplifie-t-elle cette idée, issue de sa propre pensée, de sa jalousie ? En tout cas, ma mère attribue à cette déception le fait d'avoir été réservée, renfermée. Elle n'aurait pas parlé avant l'âge de deux ans, alors que sa sœur baragouinait même en malgache.
Un an après, un 3 ième enfant est né. Un garçon nommé Jean qui comblait de bonheur les parents. Bonheur de courte durée puisque le petit garçon tant désiré mourut du paludisme, quelques semaines après sa naissance.
Drame qui ne s'est pas arrêté là. Peu après, en 1925 ce fut le tour du père de ma mère. Il mourut du tétanos à l'âge de 27 ans. Pour ma grand mère tout s'écroulait, elle emballa ses affaires et laissa son mari enterré aux Comores, elle quitta Madagascar et la famille de son mari. Grand voyage, certainement pénible avec deux enfants jeunes.
Elles sont allées vivre chez les grands parents, à Marseille, dans le quartier de Montolivet. Elle a repris à Marseille son travail au Fort St Jean.
Ma mère, revenue à deux ans des colonies, a connu sa grand mère âgée et voûtée. Son grand père au contraire " droit comme un i, costaud avec un air franc " .Elle pense avoir hérité des problèmes de sa grand mère en ce qui concerne les os . Ce qui n'est pas impossible. Cette grand mère était plus âgée que son mari.
Pour ma mère " tout le monde semblait préférer l'aînée ". " Nous vivions pauvrement ", dans la petite maison ( que je connais pour y avoir passé tous les week ends de mon enfance ), il n'y avait " pas de toilettes, nous devions aller au fond du jardin où était aménagé un cabinet rudimentaire, ( genre feuillées des scouts que j'ai connu aussi, une génération après !) en planches. L'hiver, c'était dur de sortir dès le lever. Elle couchait dans un lit métallique pliant, au pied du lit des grands parents. La marraine, la sœur du Grand père, dormait sur un divan dans la salle à manger et sa sœur dormait avec leur mère dans une petite chambre.
Les deux filles vont à l'école paroissiale, dès deux ans pour ma mère. Le jeudi, jour de congé, elle vont au patronage et pour les vacances en colonies de vacances. Elles grandissent dans cette ambiance, apprennent à ranger leur chambre, aident le samedi la famille pour les tâches ménagères. Une dame venait laver le linge au lavoir, la grand mère faisait les courses, le repas, jusqu'au jour où elle oublia où elle se trouvait et s'écria en pleine rue : " Mais mount et siam " Mais où je suis ?
Le grand père au contraire se sentait toujours jeune. Il refusait de se faire appeler " grand père ". Les filles devaient dire " parrain ".
Lors de ses 6 ans, la fille aînée fut envoyée à l'école communale. La maman insiste ma mère préférait l'aînée ! De toutes façons, sa sœur était bien l'aînée, donc logiquement la plus sage, la plus responsable ... La plus jeune suivit donc l'aînée à la même école, mais sous sa surveillance. Dès lors les disputes étaient nombreuses. L'aînée travaillait bien à l'école, à la seconde on disait : " Tu vendras des citrons ".
Ma mère avait 9 ans lorsque son arrière grand père de la Réunion mourut. Elle dit que c'est son grand père, mais à la même époque son grand père était à Madagascar ? Et d'après les papiers que nous possédons son arrière grand père est mort vers cette époque à la Réunion. Ce grand père, arrière ou pas avait alors envoyé de l'argent pour l'éducation des filles, mais en France, la famille en avait profité pour acheter une maison plus grande. Ma mère avait sa chambre et ce fut pour elle un bonheur.
Le grand père de France cultivait le jardin. Il n'y avait pas un centimètre de libre, sans culture. Ils avaient un poulailler. A Noël ils mangeaient l'oie que ma mère nourrissait.
Leur mère, ma grand mère avait fini par faire la connaissance d'un homme marié dont la vieille grand mère voûtée subtilisait les lettres. Un jour, lors de vacances dans le Var avec ce monsieur, ma mère avait arraché un matelot de carton qui appartenait à sa sœur, pour l'envoyer de la fenêtre dans la rivière en contrebas. Elle avait reçu une gifle de ce Paul. En colère, elle avait crié : " Vous n'avez pas le droit de me frapper, vous n'êtes pas mon père. " Cela a jeté un froid et conduit à une séparation du couple en train de se former.
Les filles à l'école jouaient à " Colin-Maillard ", il s'agissait de déposer un mouchoir derrière une élève qui devait ensuite poursuivre celle qui avait posé le mouchoir et l'attraper avant qu'elle ne regagne sa place.
Ma mère portait des chaussures offertes par la Mairie aux orphelines.
La tristesse fut grande lorsque le chien Hip fut écrasé.
Ma mère est restée longtemps à l'école communale et a passé plusieurs fois son CEP avant de l'avoir. Elle avait pris en horreur cette école et la maîtresse de son côté la renvoyait chez elle dès qu'elle toussait, ce à quoi elle était sujette.
Après le CEP elle fut envoyée au " cours supérieur " à Beaumont . Elle n'y fut pas plus heureuse car le bruit circulait que sa mère s'était mariée avec un noir. Ce qui révoltait ma mère car son père était bien blanc, issu d'une famille de la Réunion, mais né à Madagascar, à une époque où l'île était française. La maîtresse elle-même insistait pour lui dire : " Peu importe qu'il soit de la Réunion ou de Madagascar, vous risquez d'avoir des enfants noirs, mais cela peut sauter une ou deux générations. "
Sa sœur a poursuivi ses études jusqu'au bac, mais elle ne l'a pas obtenu. Ma mère a réussi à passer du cours supérieur au cours complémentaire ou pratique avec études générales, sténo, dactylo, couture. Pendant les récréations, les élèves tricotaient des cache-nez, des gants, des bonnets, des cagoules pour les soldats qui étaient au front. Elles leur préparaient aussi des colis.
Leur mère achetait quelques friandises aux gitans qui en vendaient derrière la gare. Elles n'étaient pas faites en suivant les règles de l'hygiène la plus élémentaire. Leur mère avait alors attrapé un urticaire géant. Son visage et ses mains étaient gonflés. Le grand père avait dû descendre à la cave de la nouvelle maison, chercher la scie à métaux pour lui couper son alliance.. Elle était méconnaissable et cela a duré plusieurs années. La famille sortait, mais ma mère ne participait pas toujours aux sorties car sa famille la trouvait trop grosse. Pourtant il aurait peut-être fallu qu'elle marche pour perdre du poids. On l'appelait " Boule de gomme " dans le quartier. On la confiait à Mme Père ( Paire ? ) la dame qui leur lavait le linge.
Le goûter avait souvent lieu à Bois Luzy où à l'époque il n'y avait que des bois fermés par une enceinte et des portails. Les gens alentour pouvaient se promener. Le château n'était pas encore auberge de jeunesse. Ma mère a encore fait une autre année à l'école privée " La Ruche " toujours dans le domaine : sténo, dactylo, calligraphie, couture. Vers la même période, elle dut subir l'opération de l'appendicite, prise un peu tardivement car sa famille la jugeant douillette n'avait pas réagi à ses plaintes. A la sortie de l'hôpital, elle avait perdu 9 kg.
Les deux sœurs faisaient désormais souvent le ménage, la vaisselle. A la suite de sa dernière année d'études, ma mère a travaillé au fort St Jean comme sa mère et elle a bien vite rencontré R. mon père. Elle le connaissait en fait depuis 1937, lorsqu'ils jouaient ou faisaient du sport à Bois Luzy, mais elle l'avait perdu de vue. Au premier abord, il n'a pas déplu à sa mère qui a bien voulu qu'elle en fasse son compagnon.
Elle commença donc à sortir avec R...
Les valises en cette période devaient être toujours prêtes car de 42 à 43, la vie était mouvementée, les menaces de repliement constantes; il était difficile de circuler. Les tramways étaient arrêtés pour des contrôles d'identité des passagers.
Ma mère fut changée de caserne. Elle travaillait désormais à Busserade. Ils avaient voulu faire un gâteau des rois pour recevoir R. ( mon père ), mais ce fut impossible car les commerçants étaient surveillés et pourchassés par la police. Un haut parleur, au-dessus d'une voiture demandait aux jeunes gens de la défense passive, d'aller garder les immeubles des vieux quartiers qui devaient être évacués et les personnes amenées sur Fréjus.
Ce jour-là, ma mère n'avait pas pu aller manger avec ma grand-mère à cause de la rafle qui avait concerné la partie de la ville allant du Vieux Port à la Canebière. Cela n'avait duré que le temps d'arrêter quelques personnes.
Mon père avait habité le vieux quartier du Panier qui était à l'époque un des plus mal fréquentés de Marseille. N'ayant pas apprécié de vivre après la mort de son propre père avec le nouveau mari de sa mère et toute la marmaille de ses frères et sœurs, anciens et nouveaux, il avait préféré aller vivre chez son oncle et sa tante de saint Barnabé qui l'ont toujours gardé sans l'adopter réellement. Ma grand-mère est d'ailleurs morte peu de temps après la naissance de sa demi-sœur. Mon père n'avait que 6 ans. Les autres enfants ont été dispersés. Les plus jeunes avec leur père et la famille de celui-ci, mais le frère du même nom que mon père a été dans un orphelinat. Ce qui va sans doute expliquer sa jalousie lorsqu'il sera adulte.
Mon père était un bon élève. Premier de la région au certificat d'études, il avait fait quelques études puis s'était dirigé vers un Brevet commercial. Il avait choisi le métier de chaudronnier sur cuivre. Il avait arrêté ce métier trop pénible et comme il ne trouvait pas vite un autre emploi, ses parents adoptifs en avaient assez qu'il soit à leur charge et surtout à mon avis de le voir traîner à la maison. Comme son oncle lui faisait la morale, il a fini par s'engager dans la marine comme matelot, à Toulon. Après ses années de service civil, alors qu'il allait presque en avoir terminé, la guerre a éclaté. Ce qui fait qu'au total il a subi 5 années de galère. Il était sur le croiseur Foch. N'étant pas gradé, il devait faire toutes les corvées les plus pénibles. Souvent sur le pont où il faisait froid et d'autres fois aux machines où il grillait. C'est ainsi qu'il avait attrapé une mauvaise bronchite. Comme il n'arrivait pas à suivre le rythme des corvées, on le mettait souvent aux arrêts.
Ma mère a été embauchée en 1944 à la DDE qui s'appelait à l'époque le ministère de la reconstruction. Cependant son diplôme bien qu'il ait été accepté, n'a pas été reconnu à sa valeur supposée car il avait été accordé par une école privée non reconnue par l'État à cette époque-là.
R. se montrait selon ma mère de plus en plus amoureux. Sa tante offrait le thé à ses invités. Ma mère et sa sœur se sont installées en ville chez leur marraine. Ma grand mère avait fait des démarches pour trouver du travail à mon père, mais celui-ci n'était pas venu au rendez-vous. Il ne voulait pas encore travailler car il devait partir en maison de repos. P.T avait fait sa demande en mariage d'M par courrier. Ma grand mère était contente car elle connaissait la famille depuis longtemps. Cette demande affirme ma mère a contribué à sa tranquillité car depuis elle ne recevait plus aucun reproche de sa sœur. Ce fut aussi l'époque du recensement.
La sœur de la tante J. habitait Enco de Botte. Elle était presque aveugle et n'avait que le bras gauche. Ils avaient une ferme dans une campagne magnifique avec devant chez eux des champs, une colline...Ils fauchaient l'herbe.
La demi-sœur de R. habitait à la place du 4 Septembre. Quand ils y allaient, ils rentraient tard et avaient peur des rafles.
Ma mère travaillait sous l'ordre d'un capitaine. Au travail il lui fallait souvent déchiffrer des comptes rendus avec difficulté.
Le recensement fut nécessaire pour faire tamponner la carte de droit à la circulation. Le recensement fut nécessaire pour faire tamponner la carte de droit à la circulation. Un jour alors que R. mon père avait aidé à couper le bois, ma mère l'avait admiré. Elle le trouvait beau avec sa hache à la main et son tablier bleu. : " il représentait l'homme dans toute sa force ".
Pendant ce temps ma mère préparait son trousseau avec l'aide de la famille. On achetait tout avec des tickets. La sœur de ma mère manquait de vitamines et ma mère elle-même perdait un peu ses cheveux par plaques.
A cette époque-là, ma mère dut faire des démarches pour obtenir sa carte d'identité. Sa sœur étant née à Marseille était française et ma mère étant née à Madagascar fut considérée comme Malgache à dater de l'indépendance le 26 Juin 1960. Il fallut faire une importante correspondance pour justifier sa nationalité, sans résultat. Sa mère alla voir le juge de paix pour lui expliquer que son mari bien que né à Madagascar était issu de parents de l'île de la Réunion et que s'il n'avait pas été français, il n'aurait pas pu occuper un poste dans l'administration. Elle finit par obtenir gain de cause.
R. mon père devait bientôt partir pour l'Isère, pour un séjour de trois mois. " Mon cœur n'a fait qu'un tour à cette nouvelle si triste pour moi " !
R devenait entreprenant ! et ma mère lorsqu'elle sortait avec lui évitait les traverses...
Des légions de volontaires français furent, à cette époque, envoyées en Russie au côté des allemands.
Les parents de R. jouaient aux boules avec les voisins...
La sœur aînée M. s'est mariée la première. Ma mère en a été un peu irritée car elle avait connu son fiancé plus tôt que sa sœur. Fallait-il comme chez les arméniens marier l'aînée avant ? ! P. Le mari était-il intéressé au point de faire accélérer les événements pour hériter de la marraine ?
Les préparatifs ont recommencé. Tous les membres de la famille se sont faits beaux ! Joseph J. le tuteur de M avait sa place dans le cortège et les musiciens, les " tambourins de la coquette ", étaient de la partie jouant des marches. Un mois plus tard, elle attendait un enfant. Les premiers désaccords apparaissaient déjà car P le mari de M. prétendait tout diriger, mais la marraine ne le supporta pas et le chassa de chez elle.
Après le départ de sa sœur, la vie avait changé à la maison.
Le mariage de mes parents a eu lieu le 15 Avril 1944. La cérémonie a paru à ma mère moins belle que celle organisée pour sa sœur. Une fois encore sa robe lui a été prêtée par M. comme toujours depuis leur enfance ! Les jalousies, les caprices sont loin d'être morts ! Et pourtant ma grand mère faisait sans doute de son mieux, tiraillée peut-être par les colères ?
Reprise des préparatifs. Ils devaient être 18 à table...
Menu : 4 lapins, 4 douzaines de raviolis, 4 kg de petits pois 216 gâteaux de soirée et deux pièces montées.
La cérémonie fut belle, simple. La demoiselle d'honneur était Gil Rol. en robe bleue.
Eux non plus ne sont pas restés longtemps chez la marraine qui leur faisait des reproches incessants. Énervée, RM. a fait ses valises et est allé avertir sa mère au travail. Le réceptionniste a encore plus énervé ma mère en lui posant beaucoup de questions !
On partagea l'autre maison en deux appartements en isolant le couloir par un matelas !
La villa était occupée par des réfugiés du nord. Le mari de cette famille qui était pompier était mort dans un accident de voiture. La veuve et ses enfants étaient repartis vers le nord. On voulut réquisitionner de nouveau la villa mais R. et RM ma mère, s'y sont installés vite. Ils ont pu fournir des preuves qu'ils étaient bien chez eux et ont pu y rester. Ils étaient enfin seuls.
Ils se sont donc installés à Montolivet dans cette autre maison plus petite du grand-père. Le travail d'installation avait été éprouvant car la veuve avait emporté tout ce qui pouvait être emporté et cassé pas mal de choses. Un appareil électrique servirait pour faire la cuisine. Ma mère après son congé volontaire de deux ans n'a pas retrouvé son emploi. Comme les soldats étaient au front, l'armée avait renvoyé des bureaux des employés pour compression d'effectifs. Elle a mis un certain temps pour retrouver une place puis avait trouvé un emploi à la DDE comme on dirait aujourd'hui..
Le 27 Mai 44 il y avait eu des bombardements à Marseille qui avaient causé la mort de 2000 personnes. Ma mère s'était réfugiée sous le pont du boulevard national mais s'était heureusement éloignée avant qu'il ne soit détruit. Ils avaient tous trouvé refuge dans une cave sauf mon père qui était chargé de vérifier que chaque membre de la famille allait bien. Il était aller voir la sœur de ma mère, son oncle et sa tante...P. Le mari de la sœur de ma mère aurait pris un fourgon Air France pour s'éloigner de Marseille.
En Mars 45 dit ma mère, la situation se compliquait. Ma mère était enceinte de moi, l'atmosphère n'était pas à la gaîté " surtout en travaillant, mais nous étions heureux quand même et maman aussi ". Cl. la première fille de Mi. était née en 44.
Janvier 45, la grand mère va de plus en plus mal. R. lui donne un petit verre de liqueur et elle meurt peu après.
R. pleure : " Mais non, c'était son heure " lui répète-t-on . Le grand père est désespéré...
Le 27 Novembre 1953, ma mère a eu un accident sur la route en rentrant du travail. Un motard l'avait renversée Bd Die. Elle avait eu une fracture en " v " de la région frontale médiane. Après des soins à domicile, elle avait obtenu une petite rente pour accident du travail.
La sœur de ma mère a eu une seconde fille en septembre 45.
La grand-mère de l'Ariège était morte dans cette même période. Mon père est parti seul pour l'enterrement car la France était toujours occupée, mais il avait été repoussé dès Tarascon.
Comme ma mère avait besoin d'argent à cette époque-là, elle allait faire la lessive de sa sœur dans un lavoir en plein air. " J'en avais bavé dit-elle pour gagner 4 sous ! " Quand elle a pu reprendre son travail elle m'a fait garder par sa sœur. " En payant bien entendu ". A cette époque-là le mari de ma tante était parti. Elle était revenu vivre chez le grand-père. Son mari avait eu une aventure et ma tante ne voulait plus de lui. Peut-être était-ce réciproque car il avait réussi plus tard à se faire muter à Madagascar ?
Les jalousies et les querelles entre les deux sœurs sont assez fréquentes. Qui a tort, qui a raison ? Dans son journal, ma mère aime bien protester et donner son point de vue. On connait les disputes, le beau-frère par exemple qui a coupé le gros platane devant la maison alors qu'il n'y vivra pas, les coucheries ou non, les audaces auxquelles on ne répond que par des silences.
Et moi, petite fille, dans tout ça, avec une mère et une grand-mère au travail, j'étais gardée par l'arrière- grand-père car son épouse avait eu une attaque et ne pouvait plus grand chose. Très vieux, très maladroit, fatigué, il ne savait même pas me culotter.. Il me mettait par exemple deux jambes dans le même trou. Je devais avoir deux ans et demi, trois ans et mes parents qui n'habitaient qu'à 200 m ne venaient me chercher que le vendredi soir pour le week end.
Ma mère s'énervait contre son grand-père : " Tu sais bien mettre ton pantalon, tu mets bien un pied dans chaque jambe de pantalon, c'est pourtant la même chose, pourquoi ne fais-tu pas de même pour les culottes de ma fille ? "
Au début des années 50, j'avais 5 ans, le vieux grand-père, toujours seul avec moi, est tombé. Je me suis approchée de la barrière du voisin, et j'ai hurlé pour attirer l'attention. La voisine est sortie de sa maison en disant : " Oui ma chérie, tu t'amuses ? " . Elle a fini par comprendre mes explications angoissées, mes appels mêlés de larmes. Quelqu'un est venu relever le grand-père, le mettre sur son lit et appeler un médecin. La marraine est venue s'occuper du grand-père et de moi et finalement, elle est morte avant lui. Affecté, le grand-père est mort à son tour le 14 Février 50.
C'est mon père qui était appelé lorsqu'il fallait faire les piqûres à la famille. A cette époque-là, on ne faisait pas appel aux infirmières pour de simples piqûres dans le muscle.
Au cours de cette période, ma mère aussi s'était blessée. Elle s'était enfoncé un clou au milieu de la main gauche en coupant du bois a-t-elle dit. Un Dimanche, difficile de trouver un docteur. Il a fallu d'urgence lui faire une piqûre contre le tétanos.
Le grand-père de mon père est mort à son tour dans l'Ariège. Mon père partit seul car la France était toujours occupée, mais il avait été repoussé dès Tarascon.
La guerre durait à cause des restrictions qui donnaient toujours l'impression de la subir. Mon père conseilla à ma mère d'aller dans l'Ariège, dans son village pour avoir du lait sans restriction, pour moi, le bébé. Ma mère avait commencé par perdre sa valise à Tarascon.Tout d'abord il fallut trouver un moyen de transport. Ma mère sachant qu'un ami de son mari conduisait le car de Saurat, fit un signe pour l'arrêter. Ils avaient réussi à trouver la valise... Ensuite, il fallait, à Saurat, loger chez une vieille tante, aigrie par la vie. ( Ses deux enfants étaient morts ainsi que son mari. Sa fille avait eu la tuberculose. Son fils au séminaire avait reçu un coup de couteau sur la cuisse et cicatrisant mal, il s'était vidé se son sang. ) et elle ne nous reçut pas avec le sourire et se montra de mauvaise humeur à plusieurs reprises, contre ma mère et à cause de mes bêtises d'enfant. Le bébé était fatigué par une forte diarrhée. Selon les dires de ma mère, elle m'avait lavée dans la rivière. Chez la tante, dès le premier jour, au moment de monter la valise, le bébé avait suivi les deux dames dans l'escalier et avait dégringolé l'ensemble des marches avant de se cogner la tête contre la porte d'entrée. La tante aurait mis les mains sur sa tête en disant : " Il va falloir lui être toujours derrière ". Elle devait ensuite bougonner tout le long du séjour.
Ce séjour fut donc pour ma mère encore un cauchemar selon ses dire. Mais avec du recul, en sachant que c'était juste après la guerre, il semble normal que la tante veuille économiser. Elle était veuve, sans enfants, amère sans doute, mais ma mère ne venait-elle pas s'incruster? car si les agriculteurs avaient du lait, ils n'avaient pas l'intention d'en donner, voulait-elle vraiment l'acheter comme elle dit ? Il me semble impossible que dans ce cas ils aient refusé, sauf s'ils n'en avaient pas assez pour eux ? Comment savoir ?
Pourtant son mari revenait aux vacances et au grand scandale de ma mère sa sœur se trouva enceinte, 12 ans après sa seconde fille, d'un mari qu'elle savait non seulement infidèle, qui avait osé déguiser sa maîtresse en femme de ménage pour l'introduire sous son propre toit et qui n'avait pas hésité à se faire muter très loin.
Bref ma mère semble fière d'avoir été grand-mère à 49 ans ! Après le premier accouchement, mon mari est reparti travailler au Maroc et je suis allée chez mes parents, pour peu de temps, avec le bébé pour terminer mon congé de maternité. Pourquoi ne suis-je pas restée longtemps ? Tout simplement parce que mon père a recommencé à me faire des réflexions. J'étais devenue femme, mère, je n'ai pas pu le supporter et mon mari a avancé mon retour au Maroc alors que j'étais censée attendre .son retour pour les vacances de Noël.
Je me souviens très bien d'avoir été placée dans l'avion sur un premier rang pour que je puisse mettre mon bébé dans son couffin à mes pieds. A l'arrivée il tombait vraiment trois gouttes et les marocains, toujours très attentifs pour les bébés, avaient envoyé une voiture abritée jusqu'au pied de l'avion pour que le bébé ne soit pas mouillé. Cela me rappelle, en outre, que le pharmacien n'aimait pas que j'aille peser mon bébé à sa pharmacie qui se trouvait en face de chez nous, lorsqu'il tombait quelques gouttes. Pourtant le temps était loin d'être froid, mais pour eux si !
Une autre année, lorsque nous allions en vacances à Saurat, il avait emmené avec nous l'ex-épouse de son copain et ses enfants. Pourquoi était-il si généreux ?
Enfin il a vécu à Nice, sans complexe, avec une femme connue par correspondance. Il a acheté l'appartement en vendant la maison de sa tante, celle qui l'avait adopté. Il vivait plusieurs jours avec elle et ramenait le linge sale à ma mère à Marseille !
Ma mère s'est fait ensuite enlever les plaques, en 83.
En 86...C'est nous qui avons eu un accident r. les enfants et moi. Au retour du Cap d'Agde, mon mari qui était au volant s'est retrouvé face à une voiture qui avait complètement franchi la ligne continue. Pour l'éviter il a donné un violent coup de volant à droite et nous nous sommes encastrés dans un poteau électrique. Les enfants n'ont eu que des blessures légères. R. a dû porter une minerve. C'est moi qui ai été le plus blessée avec un fort tassement de vertèbres qui m'a fait souffrir assez longtemps. J'ai été hospitalisée sur place puis transférée dans un hôpital proche de chez moi. Il m'a fallu rester un mois immobilisée sans même avoir le droit au début de soulever la tête pour manger.
Mon beau-frère, ma belle sœur, sont venus chercher les trois enfants qui étaient très choqués, récupérer les bagages et le chien.
Le beau-frère de ma mère est mort en 95 à 85 ans.
Les filles de ma fille sont nées avec chaque fois un intervalle de deux ans et demi.
En 2003 ma mère a de nouveau été opérée d'une hanche et on lui a mis une prothèse. Cette année-là mon père est décédé. Mais l'opération de ma mère a eu lieu avant. Elle dit que mon père était malade. Je ne pense pas. Il vieillissait et d'ailleurs il a toujours été plus ou moins malade. Il y avait donc des années et des années qu'il était à la fois vrai et faux malade. Où s'arrêtait le vrai ? Une fille doit-elle consacrer sa vie à son père parce qu'il a attrapé une mauvaise pleurésie pendant la guerre ?
A cette époque-là, mon père et ma mère ont donc fait appel à moi pour rester avec lui, le temps que ma mère fasse changer sa prothèse. Ma mère dit que je suis venue un mois. D'après mon mari et d'après moi, il semble que ce soit beaucoup plus. D'ailleurs elle a été opérée en Juin et j'ai quitté mon père alors qu'Août était entamé. Il faut tenir compte de l'opération et d'un mois de rééducation au moins. Peu importe. Ce qui me révolte, ce sont encore les interprétations de ma mère. J'ai tout laissé : un fils de 23 ans, étudiant, déprimé à la suite d'un cancer, de jeunes petits enfants, mon mari...pour devenir l'esclave de mon père. Il sifflait pour m'appeler avec un véritable sifflet strident, exigeait une diversité effarante de légumes à chaque repas; je passais tellement de temps à ses repas que je n'avais plus le temps de cuisiner pour moi. Je me contentais de manger ce qu'il laissait lorsqu'il n'avait pas trop mis ses mains plaines de microbes dedans. Les repas qu'on lui portait ne lui suffisaient pas ( car en plus il recevait les repas du conseil général ! ). Enfin pour terminer le portrait, lorsqu'il n'aimait pas ce que je faisais, il prenait dans le plat et jetait à pleines mains sur la table... Bref, l'horreur pour moi qui avais appris à vivre en paix dans mon Sud Ouest.. Il fallait que j'aille aussi voir ma mère et plutôt que de prendre trois bus, je coupais à travers les quartiers de Marseille et faisais jusqu'à 6 km à pied. Comme il me tardait de retrouver ma petite famille avec ses petits problèmes, ses petits heurts pleins d'affection... !
Il ne devait y rester qu'un mois dans cette maison de retraite. Je lui avais appris à se servir du téléphone portable et il téléphonait tous les jours à ma mère.
Une de mes filles devait venir la première quinzaine d'août pour le voir et elle est venue tous les jours. Mon aînée est venue la quinzaine d'après en famille. Elle lui rendait visite de temps en temps. Elle avait 3 enfants jeunes, mon père avait une maladie des poumons, elle évitait la multiplication des contacts. Mais elle y allait.
Il paraît qu'il n'y avait pas de sonnerie la nuit dans sa chambre et qu'une nuit, il est tombé du lit et est resté toute la nuit par terre, qu'une vieille dame lui avait volé dans son placard son argent, qu'il avait maigri ( évidemment, il ne mangeait pas des quantités de légumes à chaque repas ! Pourtant, ma mère ne précise pas que mes filles fournissaient des compléments à sa demande, qu'il faisait venir de l'extérieur des plats cuisinés et que pour la première fois, déprimé et conscient que les soins de sa femme-esclave lui manquaient, il avait négligé ses médicaments.
Ma fille aînée et son mari devaient le ramener chez lui, au retour de ma mère à la maison. Ce qu'ils ont fait. J'avais programmé la venue d'une femme de ménage et l'apport de repas, de deux maisons différentes, pour qu'il ait le choix des menus et que ma mère cuisine moins car elle n'était pas remise... Mon père est mort dans son lit, en 2003, par temps de canicule, quelques jours après son retour à la maison.
Il avait réussi, par cette mort, et bien malgré lui d'ailleurs, à me mettre mal à l'aise et à me faire sentir coupable. De quoi ? Je ne sais au juste. D'avoir suivi mon mari en voyage ? D'habiter loin de chez eux pour vivre ma vie ? D'avoir agi cet été-là, avec un sentiment mêlé de devoir ( quel devoir, enfant j'avais été élevée par ma tante ! ), de répulsion devant ses tenues négligées ( même en maison de retraite, il se promenait presque nu au grand scandale des vieilles dames ), de rancune et tout de même d'attachement à ma filiation.
Est-ce que je sais comment je vais finir moi ? Est-ce que mes enfants en seront responsables ?!! Ils vivent leur vie eux aussi. Et j'en suis heureuse. Nous les avons élevés ( nous-mêmes ) pour qu'ils volent de leurs propres ailes et non pour qu'ils s'occupent de nous plus tard.
Ma mère est revenue à Marseille et son chat est mort peu de temps après. Cela fait deux fois qu'elle vient chez nous et qu'au retour elle perd un chat. Cela m'ennuie de la laisser seule, sans compagnie. Mais cette fois elle n'en veut plus. Pourtant qu'est-ce qu'elle l'a aimée cette chatte qui venait de la SPA ! Ce chat je l'avais pris à la SPA et il avait la SIDA. La SPA prétendait nous donner un chat sain... J'avais insisté pour qu'elle prenne un chat soigné, vacciné etc... et non un vagabond et j'ai été trompée ! Ma mère m'a considérée comme un peu responsable, disant qu'elle préférait ses vagabonds et elle a même réussi à se faire rembourser la somme demandée par la SPA.
Chaque année pour les fêtes ou l'été, c'est le même souci...Ma mère arrive ce soir. Il faut que j'aille la chercher à Montauban et cela m'inquiète un peu car je ne connais pas bien la ville. Je sais que la gare sera bien indiquée, mais est-ce que je trouverai facilement à me garer ? Enfin on verra. Il faut que j' apprenne à me débrouiller. Les autres fois, c'était R ou I qui y allaient...I. a son bébé maintenant, R. ne doit pas conduire avant demain soir après son intervention ( Il vaut mieux respecter ce délai ) et lorsqu'il va bien il est désormais pris par l'entreprise de notre fils...
Maintenant, elle n'accepte même plus de venir sauf si je vais la chercher. Et ça m'embête. Mais je comprends qu'elle est âgée, mais elle me faisait tout de un peu de chantage à un certain moment car je sais que dans le même temps elle voyageait encore avec son club et elle a accepté d'aller en croisière. Ce qui lui a d'ailleurs coûté cher.
08:43 Publié dans ma vie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : mère, vie, journal, interprétation des réactions


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