Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

07/02/2013

Tome 3 ( suite )

 

Extraits de mon nouveau site perso:

 

http://www.mireille33.fr/



Pour voir ce qui précède, cliquez sur le lien suivant :

Ecriture - Tome 3




Vie endiablée

Chapitre 6



La colonie française aimait sortir, danser... Les plus nombreux, les B., se montraient très actifs et animés d'un esprit de coopération poussé. Grâce à eux, l'hôpital français prospérait. Mais les Béarnais, les Basques ou les Auvergnats avaient leurs propres associations, ils se côtoyaient rarement dans les pique-niques, encore moins, par les liens du mariage.
A. et les siens essayaient de prendre part, dans la mesure où le travail le leur permettait, à certaines de ces activités qui perpétuaient le folklore du pays. Chacun vibrait intérieurement aux distractions de sa jeunesse, comme s'il retrouvait son esprit d'autrefois.
Grâce à ses talents divers, à son originalité, à ses dons pour briller en société, A. savait se faire apprécier. Il avait été membre de l'association des hôtels de San Francisco et du club La Fayette qui organisait quelques banquets avec barbecue. Il avait acquis des droits, des alliés solides, prévoyait des inaugurations au champagne comme toute bonne maison française, faisait venir ce qu’il appelait du beau monde. Les gens se présentaient devant l'hôtel en calèche, et plus tard, en voiture, le cigare à la bouche, les poches pleines d'argent.

Sa bonté même semblait une mise en jeu. Quant à la passion de la roulette, il ne pouvait guère la satisfaire qu'en France, ou dans le Névada, les rares fois où il s'y rendait. Il misait surtout sur les couleurs et, sur les dizaines, car pensait-il, sur douze numéros, il y avait une chance qu'il y en ait un qui sorte. Parfois, il augmentait ses chances et diminuait ses gains, en optant pour un intermédiaire en choisissant seulement deux ou quatre nombres.
Plus tard, bien qu'elle fût interdite en Californie, il avait acheté une roulette, et quand il était seul, il pariait sans partenaire, pour lui-même ou pour un adversaire imaginaire. Cet homme si fort, si solide par certains côtés, ressemblait tellement à un enfant !
Il aimait également toujours la chasse. Le Lac Tah
oe et ses rives étaient un territoire où foisonnait le gibier comme dans presque toute la Californie d’ailleurs. Ses frères et lui-même tuaient des chevreuils de quatre-vingt dix livres, mangeaient les cuissots rôtis accompagnés de fruits naturels, ou confits, des dindes sauvages de quinze à vingt kilogrammes, dont la saveur gardait un goût de venaison et la chair conservait le parfum des baies et des poivrons sauvages dont elle s'était nourrie.
L'hiver, il recevait beaucoup à l'Arlington, et organisait des bals superbes qui lui permettaient de courtiser, avec légèreté et éclat, les dames auprès desquelles il était resté longtemps en faveur. Jamais, on ne vit tant de réunions que dans les années 20, jamais on ne s'était autant amusé. La colonie Q., était prise d'une folie de réceptions, de fêtes. Cet homme à la vieillesse malicieuse, ce boute en train farceur et généreux, aimait s'amuser, taquiner... Par exemple, un jour, M. S. des S. annonça que sa femme, venait de mettre au monde des jumeaux. A. s'exclama :" Quand j'étais jeune, j'étais cordonnier, je faisais un soulier à la fois et toi tu en fais deux ! "
Le plus jeune frère d'A. Al. avait acheté une maison, avec un beau parc qu'il avait baptisée : Bel Air. Des guirlandes de fleurs, grimpaient le long de la rampe en fer forgé, offrant à la main de celui qui descendait, un appui parfumé. Un jeu de crapaud, gueule béante, attendait les palets des visiteurs éventuels.
Le beau monde se rendait aussi assez souvent à Bel Air, invité par G., la femme d'Al.. A Bel Air, on dressait le couvert dehors, sur la table de jardin, au milieu de la pelouse. L'ambiance était chaleureuse. Al. avait également acheté une automobile, et comme beaucoup de San Franciscains, il devenait champion du démarrage en côte. Il devait faire changer, tous les mois, ses garnitures de freins.

A chaque retour en France, pour leur pèlerinage aux lieux de leur enfance, A. et les siens, faisaient figure d'excentriques, Il fallait qu'en plus, ils fassent des largesses, sorte de surenchère, ( bien dans le caractère d'A. ! )  dont le but était de prouver à tous qu'ils avaient de l'argent. A. avait passé sa vie à essayer de montrer qu'il était fort; sa richesse, c'était sa revanche, son triomphe.
Dans les premiers temps, les Américains, se contentèrent d'offrir aux habitants de G. des jeux, puis ils passèrent à des cadeaux plus frappants, un poney,  une carriole...
Plus tard, ce furent des trocs : une belle et renommée montre Lip en échange d'un vieux calel, et enfin, ils en vinrent à acheter des services de couverts en argent ou même des voitures. Ils utilisaient ces voitures pour leurs vacances et avant de repartir pour l'Amérique, ils  les offraient en cadeau au C..
C'étaient donc des gens exquis, ces Américains, pleins de cordialité, d'entrain. Au pays même, ils organisaient de fantastiques réceptions. Le récit de menus extraordinaires circulait dans les coulisses : quartiers de bœufs, venaisons, cruches de vin... Et les repas, selon la tradition de la région duraient des heures. Mme L., une voisine, acceptait de faire la pâtisserie et les gaufres en particulier, mais les volailles et les rôtis devaient être cuits, en partie dans le four du boulanger, en partie au C. où les femmes s'affairaient. Les commandes, en épicerie, étaient faites chez C., à B..
Tous se dépensaient sans compter, pour témoigner de leur joie de recevoir. Ils louaient les services de musiciens pour égayer les soirées qui étaient pourtant pittoresques par elles-mêmes.

Puis, les années passaient, d'autres soucis naissaient, d'autres difficultés. Le souvenir de parents ou d'amis qui avaient quitté ce monde, revenaient à la mémoire d'A., car bien sûr, dans sa vie, il y avait eu des tensions, et plus d'un drame personnel.




Début du XX e siècle

Chapitre  7

P-F.


Ju. à son tour, avait pris la mine blafarde de J.B. le frère mort de tuberculose peu de temps après le grand tremblement de terre de San Francisco.
A l'hôpital de Santa Rosa, Ju. traînait sa fatigue. A. était effondré de constater que son jeune frère qui n'avait à l'époque que 36 ans, subissait à son tour, cette horrible maladie. Ju. réagissait pourtant avec un courage et un sang-froid, exceptionnels. Il accepta les traitements médicaux, avec ardeur, consulta médecins et spécialistes et se soumit pour en finir aux exigences du sanatorium de Santa Helena à Lake County, puis à Somona, mais, l'ennui, malgré au loin la chaîne de montagnes qui se découpait sur le ciel avec un relief extraordinaire, le gagna. Il avait bien du mal à reprendre des forces dans ces chambres aux murs ripolinés de blanc, lourdes de respirations, de sueurs, de corps alignés. Il lui fallait désormais vivre à l'abri du moindre courant d'air, toussant, étouffant, en proie aux insomnies.
La guérison, quoique inattendue à l'époque, vint, et le fait d'avoir frôlé la mort, donna un nouvel éclairage aux projets d'avenir de Ju., et il ne rêva que de revenir à G., ou de voyager, à travers le monde.

En France, P.-F., l'aîné des garçons, s'en était allé sans bruit comme il avait vécu, à l'âge de quarante ans. Le mauvais temps avait effacé de la vie cet être dont l'existence entière s'était déroulée à la ferme, sur les traces de ses ancêtres.
A. était immédiatement revenu au pays voir sa famille, et celle de J., son épouse.
A leur arrivée, Lé., la fille aînée du frère fermier, parut sur le perron. Elle paraissait toute menue dans ses vêtements de deuil, si triste, qu'ils ne découvrirent pas tout de suite, qu'elle était devenue une belle jeune fille de 17 ans, un peu maigre, un peu pâle, dans ces circonstances, mais pourtant toujours identique à la fillette pleine de vie, qu'ils avaient connue.
Assise au coin du feu, repliée sur elle-même comme une vieille femme, les cheveux déjà grisonnants, les traits plus durs encore qu'autrefois, Jus. dont les paupières rougies par les larmes, étaient flétries, tricotait, dans la cheminée, avec des baleines de parapluie, affutées. A. avait quitté une jolie jeune femme, quelques années auparavant, fraîche, potelée, entrée en maîtresse au C....
- C'est gentil d'être venu, dit-elle brièvement en se levant.
- Non, c'est simplement normal, ce n'est pas parce que nous vivons en Amérique, que nous ne faisons plus partie de la famille. Que s'est-il passé ?
- P.-F. était surmené. Depuis un certain temps, malgré sa lassitude, il poursuivait son travail car le labeur n'attendait pas. Il passait ses journées à couper du bois, sous la pluie, et un soir, grelottant, il se plaignit de la tête, et de la poitrine. Les jours suivants, la fièvre n'a cessé de monter, ses moments de lucidité devinrent de plus en plus rares. Il m'a fallu faire venir le docteur V. de C.. P.-F. est mort au bout d'une semaine de souffrances, d'une double-pneumonie.
Jus. n'avait pas encore eu le temps de s'arrêter sur son chagrin. Les jours passaient, emportant leur lot de soucis. Les parents se faisaient âgés, et elle se retrouvait désormais seule pour travailler les champs, soigner les bêtes, et tenir la maison. Maintenant, elle ne tenait plus que sur les nerfs et l'arrivée des Américains, épuisa ses dernières réserves en faisant affleurer des émotions refoulées qui l'apitoyèrent sur elle-même.
A table, A., ressentit le poids de la tristesse qui s'était installée dans la grande cuisine; la salle commune de la ferme, grossièrement dallée, badigeonnée d'un ancien plâtre qui se boursouflait, révélait en s'écaillant les suies ancestrales mal grattées, et les relents de fumée de bois. La pièce sentait le vieux, le froid, l'humide. A. ne reconnaissait plus l'ambiance chaleureuse qui avait bercé son enfance.
Même s'il l'avait désiré, il n'aurait pas eu le temps de prendre du repos. P.-F. avait obtenu, grâce aux engrais, de meilleurs rendements, mais il fallait continuellement surveiller les provisions, dégermer les pommes de terre, trier les fruits qui se gâtaient sur les clayettes. Les légumes poussaient mal et moisissaient sur pied. Léo., le fils de P.-F., travaillait énormément pour son âge, mais il n'avait encore ni l'endurance, ni le rendement d'un adulte.
Au mois d'Août, tous se réunirent à S., chez le notaire, et le juge de paix, pour un conseil de famille. Ju. fut nommé tuteur des enfants du C. puis il fallut prendre une décision.
- Nous ne pouvons pas vous laisser seule, décida A., qui s'adressait à Jus., le mieux, est que vous louiez les terres et la maison, on trouvera sûrement quelqu'un...

A. avait eu beaucoup de mal à se réhabituer à cette vie exclusivement campagnarde. Aussi, quelques jours après avoir trouvé un employé, parce qu'il aimait la grande foule, le fourmillement humain, il préféra terminer son séjour ailleurs, et Ju. également. A. irait aux courses à Paris, où L. et F. ses enfants poursuivraient leurs études. Les casinos, permettraient à A. de passer l'hiver sans y faire attention, tandis que Ju. rejoindrait l’atmosphère des salles de jeu de Nice. Mais tous devaient revenir à G. pour les fêtes de Noël.
Quelques mois après la mort de son père, la petite Lo., la dernière fille de P.-F., se plaignit de la tête, erra pliée en deux, le front dans ses mains, à travers la maison mettant à rude épreuve la patience de sa mère déjà ébranlée, mais aussi celle de son frère et de sa grande sœur. A table, alors que Jus. soignait encore les bêtes, Lé. voulut la faire manger plus tôt, mais Lo. n'avait pas faim. Il n'était guère dans les habitudes de cette affamée perpétuelle, de refuser son repas.
- Si la maman arrive, et qu'elle te voit pimpigner, elle sera malheureuse encore, répétait Lé..
Mais Lo. éprouvait de plus en plus, un violent malaise. Dans la nuit, les plaintes commencèrent avec un mal de tête lancinant qui devenait intolérable. Le lendemain, elle frissonnait sur le lit que Jus. pourtant bassinait régulièrement au moyen d'un moine tiède, et criait: "Je ne veux pas mourir comme papa, je ne veux pas mourir ! "
Cette fois, Jus. n'attendit pas, et elle alla immédiatement chercher le docteur. Elle partit dès le lever du jour, au milieu des bourrasques, mal abritée dans sa charrette, et elle ne se sentit soulagée que lorsque le docteur lui promit de venir. Son mari n'était plus là pour l'aider, mais un homme allait agir, entreprendre quelque chose. C'était du moins l'idée que se répétait son esprit, forgé par une société dominée par le genre masculin.
Quelques heures plus tard, le médecin pesait sur les genoux déjà raidis de l'enfant, tandis que la mère l'aidait à soutenir le buste de Lo., grimaçante, gémissante, méconnaissable. La nuque elle aussi était raide, les membres contractés, le front douloureux. Le docteur ne voulut pas se prononcer :
- Le diagnostic est difficile à établir pour une enfant de cet âge. Il va falloir préparer des bains chauds.
Il y avait deux jours qu'A. était revenu de Paris, et il assistait à l'auscultation. Depuis un moment, il s'interrogeait : qu'est-ce donc qui n'allait pas dans les paroles du médecin, songeait-il ? La figure du praticien était hermétique, et son regard se dérobait. Il se remit à rédiger son ordonnance, dans un silence qui parut long et pesant à chacun. Le docteur se leva enfin. Alors qu'il rangeait ses ustensiles dans sa sacoche, A. lut une certaine culpabilité dans ses gestes maladroits.
- Je reviendrai demain, ajouta-t-il, sans une parole d'espoir.
A. le suivit dans la cour, et devant son air interrogateur, le médecin s'expliqua :
- Je trouve la mère affaiblie. Elle a déjà affronté le pire. Je donnerai n'importe quoi, pour ne pas avoir à lui annoncer une terrible nouvelle, mais j'ai bien peur que ce soit pour elle la deuxième épreuve. La petite a une méningite.
Les morts d'enfants étaient fréquentes alors : trois fils D. étaient morts en moins de vingt-quatre heures, pendant l'épidémie de croup...
Après le départ du médecin, A. sentit une vague de révolte le dévaster.
- Oh ! Putain de Dieu ! mais qu'est-ce qu'ils ont fait au ciel ? Il rentra précipitamment dans la cuisine. C'était le 24 Décembre 1910, Noël, fête tragique et cruelle, matin triomphal des destinées vouées à finir, Noël, s'en allait dans la tristesse, et l'année s'achèverait certainement de même. Jus. priait, mais son Dieu semblait inébranlable, lui, qui avait mis son fils au monde pour qu'on le tuât. Lé. avait déposé la poupée de chiffon et le paquet de pralines, offerts par A. et destinés à la petite sœur, désormais inutiles.
Jus., agenouillée devant le lit de sa fille, cessa peu à peu de prier. L'angoisse de la mort avait ébranlé jusqu'à sa foi chrétienne. La vie s'écoulait du corps fragile, si fluet et menu. Les jours suivants, le mal gagna encore du terrain et la fillette s'éteignit sans bruit, doucement, par une nuit hostile et froide qui insinuait sa torpeur jusque dans la maison.
Jus. avait éclaté en sanglots, une dernière fois lorsqu'on avait déposé le petit corps, sur la longue charrette à bœufs.
Le cortège de l'enterrement longea des labours, figés par le gel. Tous se taisaient. Le village pour un instant, semblait s'associer au malheur de cette famille. Le cercueil fut déchargé et posé sur la dalle où un bouquet de fleurs déjà fanées, que Jus. avait porté quelques jours auparavant pour P.-F., semait au vent ses pétales flétris.
Cinq ans, une si jolie petite fille !
Ceux du village n'abandonnèrent pas Jus., certains vinrent la voir, l'aider... Mais aucune sympathie ne pouvait approcher cette mère éprouvée. Elle avait dépassé le seuil du chagrin, vers ce point au-delà des larmes que la nature a sagement prévu où tout malheur nouveau n'est plus enregistré. Dure comme une pierre, le visage livide, le regard insoutenable, les dents serrées, elle accueillait les gens du voisinage, les amis qui demeuraient embarrassés de leur peine inutile.
- Heureusement, vous avez d'autres enfants !
- Avec votre mari, nous étions de la même classe !
Trop satisfaits, de pouvoir s'en tirer avec des banalités, ou des consolations cruelles, avant de retourner à leurs affaires, dans leur maison, où le vide ne s'était pas encore creusé.
Face à ce désespoir tragique d'une femme éprouvée, à cette détresse au-delà des consolations, le médecin conseilla des bains, et A. partit à B. acheter une baignoire. Il retarda une fois encore son retour à San Francisco. Les enfants étaient scolarisés à Paris, J. aimait la France, A. patienta donc jusqu'au jour où Jus. le gratifia d'une semonce virulente et agressive. Ce fut le signe inespéré d'un renouveau de son énergie. Ses enfants l'entouraient d'une affection spontanée, elle avait repris goût au travail, peut-être grâce à une tante de S. qui était venue l'aider, et vivre avec elle.
C'était Janvier 1911, l'année commençait sous la pluie qui avait provoqué tant de malheurs en 1910 : inondations, mort de P.-F... A. songeait enfin à fuir comme dans son enfance, la misère de ces lieux qui semblait l'étreindre comme dans un étau.
Le dernier jour, il alla faire ses adieux aux parents. Comme le père vieillissait ! Son béret noir et ses sabots semblaient trop grands pour lui. Il demandait des soins de plus en plus fréquents, ne se déplaçait qu'au prix d'immenses et douloureux efforts. La journée entière, les pieds sur les chenets, taciturne, posant ses mains déformées par les rhumatismes sur ses genoux, suivant des yeux le jeu des flammes dans le brasier où ajoutant une bûche de temps à autre, tout en marmonnant et soupirant, il avait simplement l'air d'attendre.
Le spectacle de cette atonie, alertait Ma., sa femme, dont les épaules semblaient avoir pris le pli irrémédiable d'un fardeau gardé trop longtemps. La succession des morts l'avait profondément marquée. Des rides creusaient également sa figure. A. eut soudain le cœur noyé de pitié, en pensant qu'il ne les reverrait plus.




 
1914

Chapitre 8



L.




La vie à San Francisco reprit son cours habituel, et les querelles en famille recommencèrent.
De nouveau enceinte, J. avait désiré un avortement. Elle refusait désormais toute relation sexuelle avec son mari et s'était éloignée du lit commun, un soir, après une querelle violente :
- " Va où tu veux, mais ne dépense pas trop ", avait-elle osé hurler !

Il avait grommelé en réponse :
- Je gagne avec courage, tout ce que je dépense, moi !

J. était toujours prête à reprendre les hostilités, à la faveur du moindre prétexte. A. se demandait souvent combien de temps l'un et l'autre pourraient tenir ensemble, qui craquerait le premier. Après les larmes révoltées, la jalousie toujours vivace de son épouse, se muait en mutisme : paix précaire et fausse. Ce qu'il y avait eu autrefois entre eux était bien mort. L'approche de la cinquantaine qui tendait à adoucir le caractère un peu vif d'A., cette maturité, agissait en sens inverse sur J.. Son début de ménopause douloureux lui provoquait des maux de tête d'une acuité de plus en plus grande. Parfois aussi de longues crises de douleur, irradiant dans le bras gauche, la laissaient longtemps immobile et angoissée. Elle portait la main à son cœur qui tressautait misérablement comme un gibier, forcé au gîte, se débat. Elle souffrait, depuis des mois, de ce mal singulier qui faisait partie de sa vie de tous les jours, la laissant épuisée, les jambes tremblantes et, dans sa tête, mille pensées s'agitaient. Son mari, étranger à sa souffrance, passait à côté d'elle, dédaigneux, sans même un geste, enfermé dans ses résolutions, ses certitudes, ses calculs. Il était invulnérable parce qu'indifférent. Le visage baigné de sueur, les yeux brillants de larmes, elle le regardait alors avec une sorte de reproche.
A force de se taire sur certains sujets, ils avaient découvert qu'ils n'avaient plus rien à se dire.
Les enfants sentaient bien que la présence du père, n'opposait qu'une digue dérisoire et transitoire à ce qui s'accumulait derrière les lèvres serrées de leur mère, ses monosyllabes hostiles, ses longues bouderies pleines de rancune. Dès le départ du père, ses colères bruyantes, qui faisaient fuir, se déclenchaient.
L., la fillette timide, surtout subissait les assauts de J., car lorsque celle-ci était furibonde, elle déversait sa bile contre la petite, elle éprouvait une sorte de soulagement à lui dire des paroles désagréables, et l'enfant, face à ce déluge de mots se repliait sur elle-même à son tour, attendait que ce fût fini. Elle était hors d'état de se défendre autrement que par l'immobilité, le silence, poursuivant un rêve intérieur.
Les orages que tous traversaient, laissaient heureusement derrière eux quelques rares zones pacifiées.
Au mois de Juin 1914, comme la journée s'annonçait plus paisible, que le ciel était clair, pur, ils décidèrent d'entreprendre une grande randonnée dans les sous-bois des environs.
L. était vêtue ce jour-là d'une robe blanche de dentelle, bouffante sur les épaules et serrée à la taille, qui faisait ressortir sa jeune poitrine bien faite.
Au cours du pique-nique, tous se reposèrent  à l'ombre fraîche des grands arbres. Une libellule aux ailes fines et transparentes se posa sur une plante à côté des enfants. Un moqueur alla se jucher sur un arbuste. Un geai rasa le sol sous l'œil curieux d'un écureuil gris. Les mille bruits du dehors, le frôlement des feuilles, les sifflements du vent sur les cimes, l'écroulement d'une branche morte animaient le visage ouvert et franc de L., faisaient pétiller
le velouté de ses splendides yeux noirs, si tendres. Par instant, ses longs cheveux bruns que L. avait dénoués venaient lui caresser la joue.
Le soir vint. Les rayons obliques du soleil traversèrent encore le feuillage touffu où quelques papillons voletaient encore. A la chaleureuse ambiance du jour venait de succéder une pesante atmosphère d'orage. Le coucher du soleil se voila d'un gris inquiétant qu'assombrirent de gros nuages sombres. Puis le tonnerre gronda sourdement dans le lointain cependant que des éclairs commençaient à illuminer l'ombre du crépuscule.
Soudain la tornade en suspens fondit sur la fin brûlante de l'après-midi. Le vent hurla à la mort dans les frondaisons. Un grondement furieux ébranla le bois tout entier. Les éclairs succédaient aux éclairs et crevaient dans toutes les directions. Une pluie diluvienne cingla les branches et les feuilles. Tous quatre s'enfuirent à travers la terre gorgée d'eau, grelottant soudain de froid. Peu après, l'énorme sycomore, au feuillage épais, sous lequel ils s'étaient reposés s'affala, terrassé par la foudre. Seul A. demeurait en éveil, le silence était la seule réponse à ses propos lorsqu'il tentait encore de plaisanter.
Le lendemain, L. au petit déjeuner, se plaignit de sa nuit:
- J'avais de telles courbatures, que je n'ai pas pu dormir !
Elle toussait un peu. Le soir à la veillée, A. s'inquiéta de lui voir les pommettes si rouges :
- Tu as pris froid.
J. toucha son front, elle était chaude.
- Ce n'est rien dit-elle, elle a encore attrapé un rhume.
Mais le rhume mal soigné persista et s'aggrava. L. qui avait toujours été en pleine santé, brutalement prit l'aspect maladif des personnes qui traînent une grippe sans fin, elle perdit peu à peu l'appétit.
-  Moi, je lui trouve très mauvaise mine, constata A. quelques jours plus tard, tu devrais la faire examiner par un médecin.
Pour une simple mauvaise mine ! Les enfants, c'était toujours un peu malade, par mauvais temps, et en général ce n'était pas grave.
Mais peu à peu les mains de L. devinrent plus fines, sa peau plus transparenteet sa respiration plus courte. A. réitéra plus catégoriquement son conseil, essayant de faire partager ses inquiétudes à J..
- Penses-tu, répliquait J., c'est pour ne pas m'aider qu'elle paresse, elle est douillette, cette fille !
J. savait s'inquiéter quand il le fallait. Il y avait eu un jour cette jaunisse de F., puis la coqueluche, qu'ils s'étaient passée l'un à l'autre, l'affreuse nuit où F., encore au berceau, avait été pris de convulsions...
- Écoute reprit-elle, je n'ai vraiment pas le temps en ce moment de l'amener à l'hôpital, et d'ailleurs, je te répète que ce n'est rien. Si elle a maigri, c'est parce qu'elle devient jeune fille.
Envers les enfants, J. avait toujours fait preuve d'autorité et d'énergie. A. préoccupé par son labeur, n'insista pas. Mais la santé de L. déclina de semaine en semaine, son regard s'éloigna du monde sensible. J. absorbée par son angoisse et ses malaises cardiaques, croyait que personne ne pouvait souffrir autant qu'elle, et en l'absence d'A., comme elle ne pouvait encore admettre la gravité de la maladie de sa fille, à cause des longues rémissions, elle se montrait à son habitude peu tendre à l'égard de celle-ci. Elle lui en voulait d'autant plus qu'A. se penchait plus volontiers sur les malaises de sa fille que sur les palpitations de sa femme.
Un soir de promenade en famille, ils avaient gravi la colline, et étaient montés jusqu'au Fairmont. Alors qu'ils atteignaient la terrasse, A. se rendit compte combien L. était essoufflée. Sa respiration était courte et embarrassée, il exigea cette fois que J. accompagnât L. à l'hôpital français.
Lorsque J. revint de chez le médecin, elle répondit évasivement aux questions d'A..
- Le docteur ne la trouve pas mal du tout, du moment qu'elle court et qu'elle joue !
Depuis cette époque, A. parut rassuré, cependant il ne put s'empêcher d'épier L., avec anxiété. Il l'emmena plus souvent avec lui dans ses randonnées, ramena des boissons tonifiantes...
Un jour, A. rencontra le médecin :
- Alors votre fille va-t-elle mieux ?
- Je trouve au contraire, qu'elle traîne indéfiniment cet état grippal.
- Mais vous l'avez bien envoyée à la campagne, comme je l'avais conseillé à votre épouse ?
- J. ne m'a rien dit de semblable ! s'écria A. ahuri.
- Mon pauvre ami, votre fille est gravement malade, elle est atteinte de tuberculose. Il vous faut réagir au plus vite.
Le regard derrière les lunettes du docteur sembla exprimer soudain une grande compassion. A. comprit le sens de la toux sèche, la rougeur trop vive sur les joues de sa fille. Il avait déjà observé des progrès terribles et identiques de ce mal silencieux et perfide chez J.B. qui en était mort, et chez Ju. qui venait de guérir: Voilà pourquoi rien ne pouvait arrêter la maladie, ni les tisanes sucrées de J., ni ses enveloppements de moutarde. A. avait l'impression de marcher seul par les rues.
Ce soir-là, J. remarqua le profil durci de son mari qui ne laissait rien présager de bon. Les veines saillaient sur les tempes d'A.. Il se mit à la secouer :
- Tu es odieuse, L. est gravement malade, et tu ne l'as pas dit. Et maintenant c'est déjà trop tard pour l'envoyer à la campagne. Tu n'as même pas le cœur d'une mère.
Nul différend entre eux, n'avait jamais revêtu la gravité de celui-ci. J. clouée à la même place, cherchait à rassembler ses idées.
- Le médecin ne m'avait pas dit qu'il s'agissait de la tuberculose, et toi-même, tu ne t'en es pas rendu compte.
- C'est ton rôle de mère, tu as voulu t'affirmer dans ce domaine, moi j'ai trop de travail mais je réalise de plus en plus que tu n'aimes pas L..
J. était sortie brisée et vaincue de la lutte... Elle avait toujours eu le pressentiment qu'elle était destinée à être la plus malheureuse des femmes et des mères. Puis elle prit conscience d'avoir été dure envers L. donc injuste. Pour la première fois, elle eut vraiment peur et se jeta brusquement dans un autre extrême. Malade il lui faudrait voir son enfant emportée avant elle ! Elle ne disait rien cependant pour ne pas irriter davantage son mari contre elle et mesurait alors sa solitude, les difficultés de compréhension entre les êtres... La joie se partage, mais pas la tristesse et la honte.
A plusieurs reprises, au cours des phases de répit qui se prolongeaient, J. crut au miracle. Pendant des semaines il lui sembla voir L. reprendre du poids, elle prétendit retrouver quelque chose de cette énergie qu'elle avait toujours déniée à sa fille. Mais, elle s'en rendait bien compte maintenant, cette vitalité existait, elle jaillissait autrefois de la jeune fille comme une source de vie, douce, joyeuse et chaude. Elle chercha les meilleures raisons pour se prouver que cette récente somnolence, était comme un repos naturel. D'autres fois, le doute l'étreignait cruellement. A ces moments-là, elle se reprochait d'avoir volé à L. tant d'elle-même, de ne pas avoir assez fait pour lui prouver que malgré les apparences, l'amour d'une mère, était indéracinable.
Comme L. devenait extrêmement délicate, A. craignit que sa santé ne fut compromise par l'indifférence maternelle qu'il jugeait immuable. Elle avait surtout besoin maintenant d'affection. Il emmena souvent ses enfants à la campagne, laissant J. à l'hôtel.
Seul avec ses enfants, exceptionnellement, A. dévisageait L. comme s'il la voyait pour la première fois. Il était tout à coup frappé par sa beauté. En la constante compagnie de la pensée de la mort, elle avait changé profondément. Sans rien perdre de sa spontanéité, et de l'air candide encore normal à son âge, elle avait mûri. Une certaine gravité et le sentiment d'être responsable, qu'on n'acquiert d'habitude qu'à l'âge adulte, avaient posé sur elle, leur marque. Son visage et son corps avaient la fraîcheur de la jeunesse, son expression était celle de la souffrance qui n'a pas d'âge.
L. avait donc perdu déjà la gaîté de l'insouciance, et n'éprouvait qu'une sorte de faiblesse qui augmentait de jour en jour. Bientôt, on la vit plus souvent étendue sur une chaise longue près de la fenêtre, ses grands yeux profonds fixés au loin. La fièvre leur donnait un éclat particulier. Elle s'enfonçait dans une rêverie morne où déjà elle paraissait hors d'atteinte. L'égoïsme de sa mère, jamais totalement oublié, l'affligeait et l'embarrassait à la fois, et parfois, comme une douce petite présence sans pesanteur, elle posait sur J. ses yeux implorants. Le soir, elle parlait souvent avec son père. Oppressée, elle devait faire des pauses pour arriver au bout de ce qu'elle voulait dire.
Dieu ! Morte, sa L.? L'infortuné A. qui assistait impuissant au combat que livrait sa fille, se détournait égaré, cherchant à se souvenir des prières de son enfance.
Souvent L. disait à son père qu'elle ne voulait pas être mise directement dans la terre. Aussi A. décida-t-il de faire bâtir le plus beau des caveaux. A d'autres moments, L. désirait connaître son passé. A. prenait alors sur un meuble, le vieil album des portraits de famille. Nul plus que l'enfant dont le passé est si court, nul plus que le malade proche de la mort, n'attachent autant d'importance au souvenir, et L. était à la fois une enfant et une malade.
- Tu te rappelles papa ?
L'année se termina, L. durait, s'affaiblissait par paliers car elle ne mangeait que des bouillons. Mais elle, si faible, si douce, ne pouvait que mourir. Quel rôle aurait-elle pu tenir au milieu de ce couple qui se déchirait ? A. espérait encore parfois. Ce qu'il désirait avait presque toujours réussi. Mais voilà que tout à coup, ce qu'il voulait le plus ardemment, ce qu'il se croyait sûr d'obtenir de la Providence, pour la première fois ne se réalisait pas : Il attendait la guérison de sa fille, sa belle petite, à laquelle il aurait voulu offrir une longue vie, et elle se rapprochait inexorablement de la mort.
Le jour où L. cessa de vivre, c'était fin 1914, elle venait d'avoir 16 ans... Dehors, une magnifique journée allait s'épanouir mais le silence résonnait comme du vide autour de la jeune fille morte. A. ne pouvait croire que ce fût là sa fille.
Personne ne pleure vraiment sur les adultes qui s'en vont. Chacun se désole en réalité sur soi-même, sur sa condition de mortel, mais des parents désespèrent vraiment après la disparition d'un enfant. Lorsque les menuisiers, sans bruit, posèrent le couvercle sur le cercueil et commencèrent à enfoncer les vis, le bruit du métal dans le bois, fit souffrir A.. Il essuyait son front où perlait la sueur.
- Va retrouver ta femme, c'est de toi qu'elle a besoin maintenant, murmura Al..
Mais, J. tête baissée, sembla plus menue et plus frêle à A.. Il lui en voulut de cette faiblesse même.

La journée du lendemain fut pareille aux autres. Les clients eux n'attendaient pas, les événements en France  non plus. La maladie et la mort de L. n'avaient pas empêché A. de suivre de près le développement de cette guerre qui avait lieu là-bas, très loin, et qui concernait son pays natal.
En Amérique, cette guerre que l'Allemagne avait déclarée le trois Août, sembla à Wilson, le plus monstrueux anachronisme en ce début du XXe siècle. Sa femme Ellen mourut peu après, le six Août. Un sentiment de stupeur et d'accablement, s'abattit sur le président des États-Unis et son peuple.




 
  1917

Chapitre 9


F.



 

La neutralité semblait l'unique solution raisonnable pour les États-Unis car les achats Européens provoquaient une vague de prospérité qui atteignait toutes les classes de la société. En 1915, l'Allemagne fit savoir que la libre exportation des munitions Américaines en France et en Grande-Bretagne constituait une intervention inacceptable. Wilson rejeta catégoriquement les demandes de Berlin sans pour autant s'engager dans la guerre. Mais un événement d'importance changea le cours des réflexions. Le 7 Mai 1915, le Lusitania qui transportait 1200 passagers dont 124 Américains, fut torpillé. Les passagers périrent et l'indignation générale fut grande aux États-Unis. Peu à peu, le pays commença à s'habituer à l'idée d'intervenir.
Les lettres de France ajoutaient un climat de tristesse en décrivant l'angoisse qui régnait au village. A G., la vie était devenue lugubre et monotone. Il y avait déjà pas mal de prisonniers dont A. M.. D'autres n'avaient pas donné de leurs nouvelles depuis bien longtemps. On ignorait ce qu'ils étaient devenus. De nombreuses familles recevaient l'arrivée d'un éclopé ou l'annonce d'un décès: Un fils de B., le fils L. de S. B. le fils C.de G.. On était toujours à parler des absents, des nouvelles que portaient les journaux, la même réflexion était dans tous les esprits : " Quand cela finira-t-il ? "

Depuis que L. était morte, le cœur d'A. se laissait submerger par une haine qui se tournait vers sa femme. Son silence aux repas, son humeur sombre, cachaient à peine son immense ressentiment. Lorsqu'il osait parler, c'était pour accuser J. :
- C'est de ta faute.
Ces paroles faisaient mal à J. qui se reprochait déjà souvent, elle-même, d'avoir mal compris sa fille. Un matin, elle entendit A. fredonner gaillardement en faisant sa toilette, alors qu'elle se morfondait en faisant en cachette des séjours, noyés de remords, dans la chambre toujours intacte de L., où les petites choses duraient : ses livres, ses vêtements.
- Tu vas m'enlever de cette pièce tout ce qui n'a plus de raison d'y être, tu m'as compris ? hurla-t-il quand elle tenta la moindre allusion à son attitude désinvolte du jour. Tes regrets, tes sentiments, arrivent un peu tard ! Au lieu de vénérer des vêtements, tu aurais mieux fait de l'aimer tant qu'elle était en vie. Tu as tarabusté cette enfant jusqu'à lui rendre la vie impossible.
Mais si le cœur et l'esprit de J. avaient vécu en paix, peut-être eût-elle donné d’avantage d'affection à son enfant... En quelques années, J. semblait s'être desséchée, seul paraissait subsister en elle, exclusif, revendicateur, l'amour qu'elle portait à son fils. Mais, ce jour-là, F. et A. étaient de connivence. Ils n'en pouvaient plus des soirées de silence, du mutisme total.
Le jeune garçon longiligne, aux muscles allongés, avait des cheveux bruns, des yeux démesurément noirs, sur un beau visage d'enfant. Il tenait par un doigt sa veste sur l'épaule et portait comme c'était la mode, des knickers, genre de pantalons aux jambes larges, serrées, juste au-dessus du genou. Il était enchanté de la randonnée prévue. Toujours enfermé à San Francisco, il avait rarement vu les immenses séquoias de Californie dont l'écorce crevassée, témoigne que ces arbres sont les plus vieux êtres vivants sur terre.
- Nous aurons la journée pour nous, avait dit A. à son fils.
Depuis la mort de L., c'était la première fois que tous deux échappaient au poids de la maison. De temps en temps, ils se regardaient en souriant. Il ne fallait pas penser à l'an dernier, à ces 17 ans que L. n'atteindrait jamais, à cette grande fête qu'A. lui avait promise et qui s'était transformée en un affreux cauchemar.
Après ses 18 ans F. devint une petite personnalité. Il apprécia les sorties des chasseurs vers Livermore mais il ne sut jamais comme son père, au même âge, creuser des sabots, ressemeler des chaussures ou tailler un patron dans un tissu. Il discourait de cylindres et de chevaux-vapeurs.
- Est-ce que cette passion, te donnera de quoi vivre, maugréait A.?

Le temps avait passé. Inutile désormais de chercher cet indéfinissable reste d'adolescence qui avait longtemps persisté sur l'homme que F. était devenu. Son physique s'affirmait. Il était beau dans son costume noir, sa veste cintrée et ses souliers vernis. Il piquait, nonchalant le sol, de sa canne à pommeau d'argent. J. admirait son F..  Envers L., j'ai été une mauvaise mère, regrettait-elle parfois, à cause de lui. A le contempler j'en devenais orgueilleuse.
F. fréquentait une jeune fille d'une vingtaine d'années. Le fil une fois découvert par J. s'était déroulé tout seul ou presque.
- Je vais me marier.
J. adressa à son fils, le plus compréhensif des sourires. Elle avait déjà aperçu, de loin, les deux jeunes gens qui se faisaient les yeux doux.
- A ton âge, dit J., cela n'a rien d'étonnant.
F. regarda sa mère et son cœur se serra en devinant la lueur de joie qui éclaira le regard terne de celle-ci. Apprécierait-elle jusqu'au bout son aventure ? En une demi-heure, J.connut le secret dans ses moindres détails, le petit nom intime de la jeune personne, la couleur de son teint, de ses cheveux et de ses yeux, sa manière de s'habiller. Rasséréné, F.se laissait aller. W., W., sa langue éprouvait les syllabes, les goûtait.
- Connais-tu plus joli prénom ?
- Non, mais de quel pays vient-elle, demanda soudain J. inquiète?
- C'est une Allemande.
Une allemande alors que la France luttait contre ces envahisseurs !
J. ignorait ce point.
- Tu en a parlé à ton père, dit-elle assombrie ?
- Non.
Elle avait promis son aide, à ce fils... Mais A. était capable de déshériter F., de lui refuser toute aide dans l'existence...
A. dans son bureau couvert de papiers et de registres, était en train de travailler.
J. hardiment se décida à parler, guettant les moindres mouvements de la physionomie de celui-ci.
- F. aime une jeune fille qui porte le prénom de W. et m'a demandé de te le dire.
- Qui est cette jeune fille ?
- Une Boche.
A. laissa échapper une sourde exclamation. Son visage était devenu sombre. Il semblait changé en statue. En pleine guerre mondiale ! Des épousailles avec l'occupant exécré de la France ! J. n'osa pas lui opposer que si ces gens-là étaient en Amérique, c'est qu'ils avaient eu, aussi, maille à partir avec leur pays.
Dressé comme par un ressort, A. traversa la pièce vers la cage d'escalier avec l'élan d'un boulet d'artillerie, et appela F.. Le son de sa voix n'était pas reconnaissable.
Quand F. se présenta, l'énorme main d'A. s'abattit sur son épaule et l'immobilisa.
- J'espère que tu plaisantes.
- Non, et je ne vois pas où serait le déshonneur...
- Mais bon sang, on ne se marie pas avec une allemande, une ennemie de notre pays, répétait-il. Il n'en est même pas question... L'épouser ! Mais tu es malade ma parole !
Un fils soucieux de ses devoirs et de sa famille, ne se mêlait pas d'épouser quiconque pourrait déplaire à son père !
- Abandonne cette fille, ton ménage d'ailleurs finirait mal.
- Tu es ridicule ! Je suis né ici, la France n'est pas mon pays. W. est américaine comme moi. L' Allemagne n'est pas son pays ! D'ailleurs maman est française et votre couple n'est pas des plus parfaits. Toi, tu les as eues toutes, les bonnes femmes que tu voulais. On te rencontrait bien assez avec elles dans tous les coins, en train de leur rouler des yeux tendres et de leur presser la main.
La lucidité et l'intransigeance étant les vertus de la jeunesse, il jugeait son père avec rigueur. A. porta une main convulsive à sa cravate, derrière laquelle il s'étranglait.
- J'espère que tu ne l'a pas touchée.
- Nous voulons nous marier dit rageusement F..
- Jamais.
Hors de lui, A. marcha vers son fils, il asséna sur la table, un coup de poing, qui fit sursauter J.. Jamais entends-tu ? Jamais, jamais, jamais.
Sa figure ordinairement colorée était devenue d'un blanc cireux, comme si la fureur l'eût d'un seul coup vidée de son sang.
- J'épouserai W. et pas une autre. Je suis majeur, tu n'as aucun droit sur le choix de mon épouse.
- Sauf celui de casser la gueule à son père si... Bon Dieu ! Attends que j'aille leur dire deux mots à ces Allemands ! Je ne dois aucune politesse à tous les représentants de ce pays. Si ça se trouve, c'est un de ses oncles ou de ses frères qui tuent tous nos compatriotes.
F. ne proféra pas un son de plus.
A. se plaignit à ses frères.
- Qu'avait-elle besoin d'un Français, cette boche ?
Ju. qui se trouvait encore à San Francisco à l'époque plaisanta à son habitude :
- Elle a du goût, il me semble. Il est bien bâti ton fils, et les français sont aussi bons désormais en affaires que les anglais, mais restent meilleurs en amour. C'est sans doute pour cela qu'elle voulait un français.
- Et elle va l'avoir grogna A..
Pour une fois, il n'était pas d'humeur à plaisanter sur ce sujet.

La tension internationale n'avait cessé de monter et Wilson, le trois Février 1917, rompit les relations diplomatiques avec l'Allemagne. Le 18 Mars, trois navires Américains étaient coulés par les sous-marins Allemands. Le président demanda au congrès de voter la déclaration de guerre. Le service militaire devint obligatoire et F. voulait se marier en hâte pour éviter la caserne. Aussi l'union de son fils, qu'A. avait impitoyablement condamnée, dut-elle avoir lieu incessamment.
Déjà les cadeaux affluaientet la famille de W. était venue pour la visite de circonstance.
A., distant, examina ce couple au teint blême, d'allure tout à fait correcte. La jeune fille, timide, aux yeux verts splendides, attendait son examen. Son léger décolleté, laissait apparaître un collier, sur un corps fluet, mais son beau visage riait volontiers. Son accent parut ridicule à A. qui ne réalisait pas que le sien l'était bien plus encore en anglais.
Pour bien faire comprendre à ces gens-là, qu'ils n'étaient pour lui que des étrangers, A. s'était ingénié à ne parler que patois lorsqu'il s'adressait à son fils en leur présence.
- Elle n'est même pas baisable, cette fille ! disait-il le soir même. Elle n'a pas de seins ! F. avait eu envie de lui cracher au visage. Il s'était senti souillé de l'avoir entendu, d'être son fils.
- N'écoute pas ton père. Il est jaloux de toi, s'alarma J. Tu es jeune, tu es différent et tu l'éclipses. Il ne se reconnaît pas.
Maintenant F. allait quotidiennement faire sa cour à W., c'était son unique horizon. Il devenait inabordable.

la robe de mariée fut vite au dernier essayage. Le mariage du fils eut lieu en 1917. Les signatures à la mairie firent officiellement de cette jeune Allemande, une femme de la famille.
Puis, F. seconda son père et travailla à l'Arlington avec sa femme qui fut responsable de la réception et resta chaque jour au bureau d'entrée de l'hôtel. Des roulements furent organisés pour remplacer la personne de garde à la réception, au moment des repas ou le Dimanche.
J. en somme n'avait plus de fils, et comme elle n'avait jamais eu à proprement parler de mari, elle devenait impossible, méchante et, vis à vis de F. jalouse de l'affection qu'il portait à sa femme. Aux yeux de J., ce mariage n'était qu'une preuve de plus pour jalonner le temps qui passe. Elle sentait le poids de l'isolement, de l'âge aussi. L'entente avec A. se dégrada encore. Il fut même question de divorce.
La vie ne fut pas facile non plus pour la jeune femme de F. qui tenta bien quelques invitations, mais, dans le milieu français, tout juste sorti des souches paysannes du C. de M. la cruauté la plus naïve, sortait des paroles les plus banales de cette société de parvenus :
- Sa femme, c'est un carnaval, une boche qui prétend qu'on ne l'aime pas !







L'après guerre 1920

Chapitre 10


  M.




L'alliance Anglo-Franco-Américaine, compromise un certain temps par la mort subite de Wilson avait tout de même conduit à l'armistice. La paix était enfin arrivée mais elle s'était tant fait attendre et elle avait coûté si cher qu'elle ne souleva pas une très grande allégresse. Ensuite, tout alla très mal en Amérique, 1919 fut une année de grèves qui toucha tout particulièrement les transports en commun. Des millions d'ouvriers, de policiers aussi cessèrent le travail à cause de la hausse des prix. Dans les rues vides, en l'absence de toute force de police, les voleurs surgissaient et pillaient à tel point que les citoyens mirent sur pied une milice d'auto-défense.

A. avait assuré à J. qu'elle pouvait s'en aller dès qu'elle le voudrait. Il lui avait rendu sa liberté. C'était triste comme la fin d'un rêve.
Elle attendait qu'il revienne sur ses paroles. Mais non, il ajouta :
- Nous ne faisons que nous détruire l'un l'autre.
- J'ai besoin d'argent tout de même.
Et comme il ne réagissait pas immédiatement, J. l'insulta. Elle ne pouvait plus arrêter le flot de ses paroles. Par elle s'écoulait la somme des souffrances et des humiliations qu'elle lui devait.
- Tu es ridicule !
Elle le considéra avec un regard de haine.
- Ridicule... J. ricana, et après ? J'ai vécu dans le ridicule depuis que je t'ai épousé, c'est vrai que je suis ridicule de t'avoir aimé, tandis que tu t'amusais à me bafouer. Tu m'as séparée des miens et maintenant, tu me chasses de chez toi... Tu m'as enlevé : mon passé, mon pays, et jusqu'au souvenir de L., dit-elle d'une voix brisée et à présent, je te déteste.
- Réfléchis à ce que tu dis.
Il avait froidement décidé qu'il y avait une frontière au-delà de laquelle l'irrémédiable entre eux serait accompli et il l'observait, silencieux, pendant qu'elle s'apprêtait à la franchir. Il était comme ces gendarmes qui se cachent derrière une haie guettant l'infraction.
- Je regrette de t'avoir épousée bougonna-t-il en allant soudain chercher des billets.
- Dommage que ce soit si tard. Tu aurais pu m'éviter de gâcher toute mon existence.
- Pars ! Mais pars donc, puisque tu en as envie, hurla-t-il en lui lançant la liasse au visage.
J. partit donc cette année-là pour la France.

Les deux frères bavardaient dans le salon, Ju. soupira en s'adressant à A.. C'était l'époque où il envisageait sérieusement de retourner en France.
- Il est temps pour moi de lever l'ancre. J'en ai assez. Je désire rentrer au pays pour y finir mes jours : je veux fertiliser la terre qui m'a fait naître !
Maintenant voilà que Ju. s'ennuyait de la France !

Ju aimait l’automne à G. et les couleurs somptueuses de sa palette, lorsque les feuilles des chênes commençaient  à rejeter leur verdure pour tirer vers un jaune pâle, vite marron, qui épouserait rapidement tous les tons de l’or et de l’ocre. Il aimait aussi ce corail, ce vermillon et ce pourpre profond dont s’habillaient certains arbres avant de se dénuder en laissant tomber à leurs pieds, pour y pourrir cette dernière et fabuleuse parure. C’était, déjà lorsqu'il était gamin, l’annonce des plaisirs de l’hiver qui commençaient par la cueillette des champignons, suivie par la coupe et l’entassement du bois de chauffage, des brindilles. Après venaient les parties de boules de neige ou les descentes rapides sur des sacs vidés de leurs grains, le feu qu’'on allumait en fin de journée pour combattre l’humidité et pour éclairer la cuisine.
- Bon sang ! dit A. qui sentait venir l'orage depuis longtemps car Ju. s'était toujours langui de G.. Tu ne vas pas tout laisser tomber comme ça d'un coup à 48 ans. Tu es plus jeune que moi.
- Si, je suis fatigué, je te dis. Vieillir, c'est autre chose qu'une simple addition d'années. Ma carcasse depuis ma maladie me paraît usée et elle ne répond plus comme avant. Je donnerais tout pour une vie à nouveau simple et normale.
A. était peiné, il examinait la fumée folle de sa pipe.
- Tu réagis en effet comme un vieillard. Pourtant, tu vis à San Francisco depuis plus de vingt cinq ans, tu as eu le temps de t'habituer.
- Peut-être mais je n'ai pas ton enthousiasme qui te permet de refaire le monde chaque matin. Ce n'est pas seulement l'argent qui t'excite mais le goût de l'aventure, sinon tu rentrerais maintenant que tu es riche. Je ne suis d'ailleurs jamais arrivé à me mettre dans la peau d'un véritable homme d'affaires. On ne se refait pas.
A. marcha quelques instants en silence puis revint devant son frère.
- Mais en France, tu vas crever d'ennui, insista A.. Comment veux-tu te réhabituer à la petite vie étriquée et médiocre qui t'attend là-bas ?
- C'est toi qui nous a tous entraînés à San Francisco, je ne le regrette pas, mais là-bas, pour m'occuper, je bricolerai, je voyagerai, je suis également décidé à faire bâtir une belle maison confortable dont j'entretiendrai le jardin, je serai un homme libre.
- Et ici, tu n'es pas libre ?
Ju. avait hésité, puis expliqué.
- Pas tout à fait puisque c'est la pauvreté qui m'a obligé à y venir... Et puis, il y a aussi les autres qui me manquent. J'ai besoin de leur amitié et de leur fierté envers les Américains que nous sommes devenus. J'ai envie de côtoyer les petites gens, de caresser les chiens, de humer les senteurs de chez nous. Rappelle-toi, celle des cèpes, des châtaigniers...
- Zut, on faisait une bonne équipe tous les trois, avec Al., répéta-t-il, en vidant son verre. Moi, je ne renoncerai pas à une ville qui m'a pris mon enfant, ma petite L....
A. aimait aussi la France.
Le pays lui-même s'était métamorphosé. Il lui manquait parfois et il se retournait souvent avec nostalgie vers sa lointaine petite patrie, non la France d'autrefois, celle où manquait l'espace, l'argent et le confort, mais une image nouvelle, celle de leur ancienne cuisine, encore pauvre tout de même, mais un peu modernisée. Lorsqu'ils y arrivaient en costume neuf, c'est vrai que comme Ju. il était fier du contraste avec leur vie d'aujourd'hui et celle encore ancienne de leur pays d'origine. Mais dès qu'il revoyait l'or des petites flammes du cantou et la joie de leur mère, sa façon de les accueillir, de les débarrasser de leurs vêtements de voyage et de les servir à table, il oubliait le manque de confort. Les femmes s'affairaient, tiraient du buffet vitré leur service de gala, offraient du café, atteignaient dans le placard la liqueur de ménage, le bocal de fruits à l'eau-de-vie que chacun sirotait dans le fond de sa tasse. Dans la famille, au plaisir de revoir A. s'ajoutait la curiosité que soulevait le retour des Américains comme on les appelait.
A. avait changé. De retour en Amérique, il pensait différemment... et puis, son fils avait été à l'école de San Francisco et était devenu un véritable Américain, surtout depuis qu'il avait épousé W..
D'ailleurs à G., il y avait maintenant trop d'absents.
Beaucoup manquaient, emportés par la vieillesse, la maladie ou la guerre. Il ne verrait plus la silhouette de ses parents, grise et maigre comme des sarments, se profiler au détour du chemin du C., vers la croix, au milieu des bouquets de noyers qui paraissaient avoir à peine poussé. Les parents d'A. étaient morts depuis peu : le père d'une grippe à l'âge de 86 ans; la mère, Ma., bien qu'elle fût de ces paysannes plus jeunes que leurs époux, obstinées, dures, faites pour survivre longtemps, avait, quelques années plus tard, rejoint son mari au cimetière.
Le village comptait trente-cinq victimes de guerre et des familles portaient encore le deuil. Il avait bien du mal à panser ses plaies. Des propriétés étaient restées incultes et il aurait fallu des sommes considérables pour la remise en état du bourg et de ses terres. De surcroît, l'hiver 1918-1919 avait été des plus rigoureux. Aussi les jeunes s'en allaient-ils, attirés par un salaire fixe. Les artisans mis en difficulté par cet exode rural s'éloignaient également. Il n'y avait plus à G.  que 1 000 habitants.
Le métayer du C. avait également été appelé sur le front et n'était jamais revenu. La famille Ja.. n'apportait plus son aide depuis la mort accidentelle de leur fils I., parti en Amérique. I. ne savait pas écrire, aussi ses parents ne recevaient-ils aucune nouvelle. Puis, un jour, ces pauvres gens avaient encaissé un chèque fabuleux. C'était l'héritage de la fortune du fils, amassée en Amérique. Les parents, partagés entre la souffrance de sa disparition et la joie inespérée de posséder une telle somme venaient d'acheter une propriété du côté de V..
Jus. était restée seule pour travailler la propriété car Léo.  s'était récemment éloigné pour son service militaire, à Montauban. Esseulée, fatiguée, elle venait de se résoudre à louer une partie de ses terres. Comme elle avait encore vieilli ces dernières années ! Ses cheveux étaient devenus blancs depuis la mort de P.-F., comme si tout à coup elle avait cessé de lutter.
Lé. s'était mariée avec l'instituteur L. S. qui avait longtemps donné des cours du soir à Léo.. Maintenant, gazé à la guerre de 14 comme beaucoup d'autres jeunes gens, il dépérissait. Malheureusement pour Lé, les médecins laissaient peu d'espoir de survie à tous ces grands enfants vieillis par les rudes épreuves de la guerre, secoués de quintes brutales qui faisaient pitié. Depuis que son mari était revenu, Lé. tâtonnait pour réapprendre à connaître cet être agressif que la proximité de la mort avait remodelé. Elle vivait avec l'horrible angoisse, chaque nuit plus profonde, de ne plus l'entendre tout à coup respirer.
- Je voudrais qu'il ignore le plus longtemps possible que sa mort est proche, qu'il profite
de notre fils et de ce peu de temps qu'il nous reste ensemble.

Abandonné par Ju., n'attendant plus rien de sa femme, son fils marié...A. décida d'aller faire un séjour d'une année dans cette France pauvre et désolée et de partir en même temps que son frère.
Pour l'arrivée des Américains, la Jus. devait débarrasser la chambre inoccupée. En effet, comme ils manquaient de place dans le grenier, ils l'utilisaient et mettaient sous le lit les réserves de noix, de maïs et d'autres récoltes.
Ce jour-là, il faisait très chaud. Le soleil montait dans le ciel de Juin et le feu de l'astre embrasa bientôt le C.. Chardonnerets et rossignols voletaient se poursuivant dans les haies aux buissons fleuris, au pied desquels pointaient dans l'herbe de petits coquelicots. C'était la fête de la Saint Jean. Les premiers forains étaient signalés par les cris de joie des enfants rassemblés.
- Ils sont arrivés ! Ils sont arrivés !
A. et Ju. heureux comme des enfants avaient regardé monter les baraques, installer les chevaux de bois. Il y avait un tir, une confiserie avec de bons nougats, des jeux pour les grands et les petits, des courses : la course en sac, au cours de laquelle chaque participant avait les jambes serrées dans une toile de jute. Ainsi ligotés, il fallait avancer par bonds. Pour la course aux œufs, chacun devait courir en maintenant un œuf dans la cuillère qu'il serrait entre les dents. Et enfin, la laborieuse course aux ânes. Parfois l'âne reculait au lieu d'avancer. Si un cavalier tombait, c'était au milieu des cris, des exclamations et des jurons. Le vainqueur devait faire le tour de la fête.
Autour du mât-de-cocagne, poteau bien savonné, au sommet duquel il fallait monter décrocher son cadeau ( saucisson, biscuits, poulet ), les badauds s'attroupaient.
Soudain, dans la foule, A. remarqua une jeune femme, belle, brune et discrètement mise. Ses cheveux coupés courts laissaient voir sa nuque arrondie. Il admira ses yeux d'un velours profond et les beaux reflets de sa chevelure. Il émanait d'elle une sorte de bonté et de gentillesse qui séduisait. Elle s'apprêtait à payer un tour de manège à une fillette. A. ne pensait pas la connaître. Elle avait une vingtaine d'années. Toujours ému par la beauté, il chercha à capter son attention, mais le regard de la jeune personne, passa à travers lui pour s'en aller vers des régions où il ne vivait pas.
Une idée de génie traversa A.. Il alla trouver le propriétaire du manège qu'il paya abondamment de manière à offrir des tours, à tout le monde, à volonté.
Lorsqu'elle apprit que les tours sur les chevaux de bois étaient désormais gratuits pour la journée, grâce à ce monsieur qui arborait au niveau de la poitrine une chaîne en or, reliée à une montre plate dont on apercevait le remontoir au-dessus de la poche, la jeune femme gratifia A. d'un de ces charmants sourires qui ne devaient jamais laisser indifférent aucun homme car ils l'illuminaient de manière émouvante.
A. apprécia tout de suite la fraîcheur, la grâce et la gentillesse de la maman. Heureux comme un prince, il osa demander à Léo. venu en permission pour la fête, le nom de cette jeune personne.
- Mais c'est M., notre cousine. Elle est maintenant mariée à G. L. un gars de 28 ans. Ils ont cette fillette de sept ans qu'ils appellent D.. Le G. il est ouvrier, mais c'est un grand buveur et il ne gagne pas sa vie. Partout où il travaille, il se fait renvoyer...M. n'est pas très heureuse et elle est obligée d'aller tous les jours à B., laver les wagons à la gare, pour gagner quelques sous que son homme dépense immédiatement en alcool.
- M. G.? Et quel âge a-t-elle maintenant?
- Elle a 23 ans.
Ils étaient un peu parents, du côté de P. En 1894, avant de connaître J., A. avait un moment espéré épouser M., la mère de M.. Mais M..avait refusé de quitter son village.
A. se tourna de nouveau vers les manèges. Les enfants étaient heureux car la guerre les avait privés de ces plaisirs et ils découvraient pour la première fois les chevaux de bois. Fiers d'en profiter, ils riaient, criaient.


En 1928, après son mariage, Léo. amena Mar., sa femme en voyage de noces vers Montauban. Il désirait lui montrer la caserne où il avait fait son service militaire et l'écurie où il couchait avec son cheval. Ensuite, ils visiteraient Bordeaux et plus tard, ils rejoindraient Ju. qui les attendait à Paris.
Celui-ci devait leur réserver une chambre. Ju. en tant que tuteur de Léo. offrait la somme de 20 000 francs au jeune couple pour démarrer dans la vie et pour ce séjour à Paris.
     Le lendemain matin de ce début de séjour à Paris, Ju. vint frapper à leur porte :

     - Vous êtes venus pour visiter Paris et non pour rester au lit !
      Il tenait à faire découvrir aux deux jeunes G. dépaysés, maladroits et peu élégants, les Folies Bergères, les courses à Longchamp, la Tour Eiffel. Au milieu de toutes les femmes qui exposaient leurs toilettes, Mar. se sentait gênée : l'une d'elle affirma ironiquement de sa voix pointue :
  - Vous avez un joli manteau et un beau chapeau !


C'était un bel été et le temps promettait d'être stable. Pourtant après la chaleur des jours de fête, le tonnerre gronda au loin, sourdement. La pluie risquait de gâter la luzerne restée à sécher dans les prés. Il fallait se hâter et profiter de la présence de Léo. Le rude travail de la journée se terminait comme toujours par un gros souper qui servait à remercier ceux qui avaient aidé aux travaux. M. s'était jointe aux journaliers et A. trouva encore plus mignonne à croquer cette brunette aux yeux vifs, au sourire très doux. Était-ce celui-ci qui le fascinait ou bien la curieuse tristesse qui ombrait légèrement ce fin visage, si jeune encore ? Au cours du repas, il la regarda souvent à la dérobée. M. sentit sur elle ce regard lourd, appuyé, qui essayait de retenir le sien, elle sursauta et ressentit une violente émotion en découvrant une étincelle de complicité, dans le clin d'œil d'A.. Elle perdit contenance et rougit un instant. Les parfums croisés de la campagne et du pain chaud, faisaient monter en elle une langueur qui la berçait. A. sourit.
- Avec cette chaleur, dit-elle, nous sommes tous nerveux, fatigués.
Les assiettes fumaient. Le regard noir et humide de M. palpitait dans les lumières des lampes. A. prit le temps de vider son verre, le vin lui donnait envie de parler et, troublé plus qu'il ne l'aurait voulu, il révéla son sens de la drôlerie et les traits de mœurs Américaines qu'il avait adoptées, en particulier ce sourire perpétuel inhérent aux habitudes de là-bas. " Je suis amoureux " pensa-t-il." Comment disent-ils en anglais ? " I'm in love ". C'était affreux. Heureusement qu'il n'exprimait de tels sentiments qu'en Français.
Jusqu'à la fin du repas, tous deux évitèrent de laisser leurs regards s'affronter et écoutèrent les conversations. Tout le monde parlait :
- Nous avons eu des ennuis, cette année avec les pommes de terre. Elles sont attaquées par un insecte. Nous n'avions jamais connu ça.
- Des doryphores ?
- Oui... Bien sûr, tu connais, toi ! Il paraît d'ailleurs qu'ils sont venus accidentellement d'Amérique avec une cargaison de pommes de terre.
Jus. racontait le meurtre, au moulin, d'un dénommé F. par le vieux T. que le voisinage de ce vagabond, un peu fou, effrayait.
Puis, peu à peu, malgré la fatigue de tous, les chansons, les histoires, pleines de verve montèrent dans la nuit tiède de l'été, pour divertir les convives.
L'été s'achevait, les vignes s'empourprèrent, vint le temps des vendanges. L'automne qui s'approchait n'avait pas encore coloré les arbres, les fourrés étaient toujours pleins d'ombre, mais la qualité de l'air avait changé. La lumière était plus pâle, le soleil déclinait plus vite, les nuits fraîchissaient. A. sentait que peu à peu, dangereusement, se tissaient entre M. et lui, des liens d'une autre nature, à travers des conversations banales.
Comme le temps passait... A. debout près de la fenêtre, dans la maison que Ju. avait déjà fait construire en France, regardait la pluie qui tombait.
- Je dois aimer M., cela te semble ridicule?
Ju., les mains sur les genoux, était carré dans un fauteuil, indulgent, les yeux à demi-clos, il affirma :
- Si tu es encore capable de ces émotions, tu es un homme toujours jeune et heureux, mais elle est mariée, la petite, attention !
Quand l'hiver enfonça G. dans la torpeur, A. songea que le mieux pour lui serait de fuir, pour la saison, au casino de Nice.
En son absence, la tristesse naturelle, la sensibilité profonde de M. manqua de paroles douces. Elle réalisa qu'elle s'était habituée à la gentillesse d'A., à sa chaleur communicative. Mais avait-il vraiment de l'affection pour elle ? Suis-je sotte d'imaginer que toutes ces mimiques étaient pour moi seule.
Au printemps, A. revint à G. non guéri par l'éloignement. Il fallait donc qu'il trouvât une autre solution et il songea alors à attirer sa jeune cousine en Amérique. Il devait oser au plus tôt, puisque ses séjours en France étaient toujours limités.
A la première occasion, il invita M. et sa famille. En soirée, alors que G.L. buvait encore un verre, A. observa un instant le maigre ivrogne au teint sombre dont le regard fiévreux disparaissait sous de grosses paupières puis il s'approcha du cantou où se trouvait M..
- Eh bien, lança-t-il, audacieux, à l'adresse de M., votre mari n'a pas l'air de s'occuper beaucoup de vous. Il a passé sa journée à boire et vous lui lanciez des regards foudroyants. A. qui guettait l'effet produit, n'aperçut qu'un front baissé vers l'âtre, sur lequel une rougeur incertaine pouvait aussi bien n'être qu'un reflet du feu.
- Et qu'avez-vous conclu ?
- Que vous n'aviez pas le bonheur que vous méritez.
L'attaque était brusque et directe.
Prise de court, M. tout à coup brava.
- Alors, vous, âme compatissante et généreuse, dit-elle, vous avez pensé que le moment serait peut-être favorable pour m'offrir quelques consolations.
A. avait une grande expérience de ce genre de petites guerres.
- Votre mari vous néglige et vous souffrez c'est bien naturel. Vous n'allez pas passer toute votre vie à servir un ivrogne. Pourquoi ne viendriez-vous pas en Amérique?
La voix s'était si doucement attendrie, que M. qui avant de connaître A. ne s'était jamais trouvée particulièrement incommodée de la situation, se sentit soudain envahie d'apitoiement sur elle-même, mais elle ne répondit pas.



 

Pour voir la suite, cliquez sur le lien suivant :

Ecriture -Tome 3 ( suite bis )

Écrire un commentaire